Bill Russell, Auerbach et la dynastie des Celtics : les fondations

Première partie

par Nicolas Deroualle
Red Auerbach Bill Russell Boston Celtics

Vous êtes-vous déjà demandé comment les Celtics ont pu gagner 11 titres dans les années 50 et 60 ? Imaginez si, à l’ère de Twitter, une franchise remportait huit titres de champions en huit ans.

Cette hégémonie a été bâtie par le travail de deux hommes en particulier : Red Auerbach et Bill Russell. Un esprit brillant, associé à un leader hors du commun qui a vite compris l’intérêt de se sacrifier pour le collectif. Peut-être le meilleur duo de l’histoire de la NBA — et c’est un fan des Lakers qui l’écrit.

Red Auerbach, une question pour changer l’histoire du basket

Après avoir entraîné l’équipe de basket de la Navy, Arnold Jacob Auerbach intègre la Basketball Association of America. Il devient alors le coach en chef des Washington Capitols dans la jeune BAA — l’ancêtre de la NBA.

L’impact de Red — surnom qui lui vient de ses cheveux roux et son tempérament explosif — est immédiat. Dans un style Run and gun, l’entraîneur insuffle un vent nouveau dans son équipe et la mène jusqu’au succès. En 1946-47, l’équipe enchaîne 17 victoires d’affilée. Un record qui tiendra pendant plus de 20 ans.

Les Capitols d’Auerbach s’imposent parmi les cadors de la BAA. Ils atteignent ainsi le stade des finales, où ils affrontent les Minneapolis Lakers du futur Hall of Famer George Mikan.

Après la fusion entre la BAA et la NBL, qui donnera alors naissance à la NBA, l’entraîneur quitte Washington. Lui et le General Manager ont des désaccords trop importants sur les objectifs de la franchise. 

Un rapide rebond à Duke, puis Auberbach retrouve le circuit professionnel, à la tête des Tri-Cities Blackhawks. Mais même l’arrivée de Red ne suffit pas à rendre l’équipe plus régulière dans ses résultats. Les Blackhawks terminent la saison 1949-50 avec un bilan de 28 victoires pour 29 défaites. Le scénario se répète, un nouveau conflit d’intérêts avec le GM pousse Auerbach à quitter l’Illinois.

Une simple question vient alors changer sa vie, ainsi que le cours de l’histoire.

Au terme d’un exercice à 46 défaites pour 22 petites victoires, Walter Brown, le propriétaire des Celtics, est plongé dans un embarras financier. Il se trouve dans l’impasse pour sortir Boston la tête de l’eau.

Pour réfléchir au problème, il en arrive à convoquer les journalistes sportifs de Boston. Et d’une simple question naîtra l’une des dynasties les plus marquantes de l’histoire du sport. « Je ne connais rien au basket », admet Brown, en toute honnêteté. « Qui recommanderiez-vous que j’engage en tant que coach ? »

Ni une, ni deux, l’assemblée de journalistes lui rétorque aussitôt que Red Auerbach est actuellement disponible. Brown prend donc son téléphone. À l’autre bout du fil, l’entraîneur accepte la proposition du propriétaire des Celtics.

De gauche à droite, Red Auerbach, Maurice Podoloff (commissioner de la NBA) et Walter Brown en 1960. Photo : Sam Hammat/The Boston Globe via Getty Images

Bob Cousy, l’œuvre du destin

Auerbach est connu pour ses décisions tranchantes, pas toujours vues d’un bon œil. C’est notamment le cas quand le nouveau coach et GM de l’équipe choisit de ne pas drafter Bob Cousy, qui sort du programme de Holy Cross dans le Massachusetts, en 1950. Il est alors vivement critiqué pour ne pas avoir recruté la star locale. « Dois-je construire une équipe qui gagne ou qui amuse la galerie ? », se justifie-t-il.

Sélectionné en 4e position, le meneur finit ainsi aux Blackhawks. Mais, coup de théâtre, le bien nommé « Houdini of the Hardwood » montre un certain désintérêt pour la franchise. Il n’a pas l’intention de quitter le Massachusetts. Dans l’impossibilité de matcher le salaire exigé par Cousy, Trie-Cities vend ses droits aux Chicago Stags.

Seulement, voilà : les Stags font faillite. L’effectif est ainsi dissout entre les différentes équipes de la jeune ligue. Trois joueurs sont mis à part : Max Zaslofsky, Andy Phillip et Bob Cousy. Eux devront passer par une Draft de dispersion, à laquelle sont conviés les Sixers, les Knicks et les Celtics.

Il se murmure alors que Walter Brown espère récupérer Zaslofsky, le meilleur marqueur de Chicago. Un arrière shooter talentueux, déjà nommé dans la All-NBA First Team, qui pourrait très bien coller au plan d’attaque de coach Auerbach. Mais le destin en a voulu autrement.

Le procédé de sélection repose intégralement sur le hasard. Le commissionnaire de l’époque met tout simplement les noms des joueurs dans un chapeau, puis tire au sort. Le premier nom tombe. Zaslofsky rejoint les Knicks. Philipp, lui, part pour les Sixers.

Pour finir, Brown récupère le dernier, Bob Cousy.

Le Franco-américain Bob Cousy à Paris. Photo : Universal/Corbis/VCG via Getty Images

Le meneur intègre ainsi les verts et blancs. Il retrouve le Massachusetts. Obnubilé par un projet d’école de conduite, Cousy demande un salaire de 10 000 dollars à la franchise, qui accepte de monter jusqu’à 9000.

Cousy signe, cette fois-ci, et marque l’ouverture du premier chapitre d’une incroyable aventure. Auerbach désapprouve son style de jeu, qu’il juge trop flashy et trop peu efficace. Mais le magicien de la fac d’Holy Cross fera rapidement mentir l’un des plus brillants esprits de l’histoire du sport.

Chuck Cooper, quand les barrières tombent

Un autre rookie fera sensation cette année-là. Pour ses qualités de joueur, oui, mais pas seulement.

Dans l’Amérique des années 50, la ségrégation raciale fait encore rage. Les droits des Noirs américains sont totalement ignorés par la société civile. Mais, comme souvent, le sport contribuera à lever des barrières.

Inscrit à la Draft 1950, Charles « Chuck » Cooper est dans le viseur des scouts des Celtics. Sorti de Duquesne, il signe avec les légendaires Harlem Globetrotters dans l’espoir de vivre du sport qu’il affectionne tant. Il met tout de même son nom sur la liste de la NBA, au cas où.

Face aux critiques, et malgré le risque d’être conspué par l’ensemble de la NBA, Walter Brown fait un choix fort. Il assume sa décision avec une formule qui restera gravée dans l’histoire de la ligue, et même des États-Unis : « Je me fous qu’il soit rayé, à carreaux ou à pois. Boston prend Charles Cooper de Duquesne. »

Chuck Cooper à Duquesne, en 1950. Photo : NBA Photos/NBAE via Getty Images

Le 25 avril 1950 marque un véritable tournant dans l’évolution du basket. Boston sélectionne Cooper en 13e position. Il fait alors partie du premier trio de Noirs américains à intégrer la NBA, les deux autres étant Earl Lloyd et Nat Clifton. Par organisation du calendrier, Lloyd sera le premier à fouler les parquets NBA un soir de 31 octobre 1950. Chuck Cooper, lui, débutera sa carrière deux jours plus tard.

Les Celtics s’érigent ainsi comme des pionniers dans leur domaine en matière de progrès social. Auerbach et Brown ne sont pas seulement de formidables dirigeants. Il s’agit aussi de deux hommes blancs à postes importants qui ont décidé d’utiliser leur pouvoir pour en donner à une minorité bafouée. Ils font partie de ceux qui ouvriront la voie à des talents générationnels et des légendes du jeu, admirées par des millions de fans à travers le monde.

1950-51, un premier pas vers l’élite

Avec ces deux nouvelles recrues, Auerbach aborde l’exercice 1950-51 en confiance. Faire mieux que la saison précédente (22-46) ne sera de toute façon pas très compliqué. Seulement, les résultats dépassent largement ses attentes.

Les Celtics pulvérisent les prédictions des bookmakers. Portée par le duo Ed Macauley et Bob Cousy, qui tournent respectivement à 20,4 et 15,6 points de moyenne, la franchise est plus forte que jamais.

Macauley est grand, longiligne et véloce. À l’intérieur, difficile de l’arrêter. Cousy, lui, fait ce qu’il faisait à Holy Cross : le show. Dribble dans le dos, passe aveugle, pénétration fulgurante dans la raquette… tout y passe. En une demi-saison, la NBA tombe sous le charme du meneur de Boston, nommé All-Star dans son année rookie.

Ed Macauley, Walter Brown et Bob Cousy en 1951. Photo : Basketball Hall of Fame/NBAE via Getty Images

Cooper apporte pour sa part une dimension athlétique importante sur le terrain. Il se rend utile en captant 8,5 rebonds par match et en jouant les videurs avec ses épaules impressionnantes. Sous la houlette d’Auerbach, qui dirige son groupe comme un stratège militaire, les Celtics sont une véritable machine de guerre.

La franchise du Massachusetts termine l’exercice avec 39 victoires — soit 17 de plus que l’an passé — pour 30 défaites. Individuellement, Cousy finit avec 15,6 points, 6,9 rebonds et 4,9 passes décisives de moyenne. Des statistiques plus qu’honnêtes pour un joueur qui découvre le niveau professionnel.

L’essentiel, c’est que Boston se qualifie en Playoffs pour la première fois de son histoire. Et ce avec la 2e place du classement, synonyme d’avantage du terrain. Malheureusement, l’équipe ne passera pas le baptême du feu, sweepée 2-0 contre les Knicks en demi-finales de l’Est. Mais la ligue est prévenue. Il faut compter les Celtics dans l’élite.

1952-1956, un petit quelque chose

Avec son nouveau statut, Boston attire les talents. Bill Sharman — futur Hall of Famer — rejoint les rangs des C’s, qui continuent de gagner et de séduire de plus en plus.

Cousy et Macauley décrochent leur place pour le All-Star Game une deuxième fois consécutive. Pendant ce temps, l’escouade de Red Auerbach trouve à nouveau le chemin des Playoffs. Toujours à la même place, 2e.

Une fois de plus, la marche est trop haute. Ils tombent encore sur les Knicks, les cadors de l’Est. Leur prendre un match au premier tour est déjà une fierté, mais la victoire est hors de portée, malgré les 31 points de moyenne de Cousy. Leurs adversaires remportent les deux rencontres suivantes et les sortent du tableau. Comme un air de déjà-vu.

En 1952-53, l’éclosion de Sharman sur le backcourt leur permet de se maintenir à la troisième place de la Conférence, derrière Syracuse et New York. Le trio qu’il forme avec Cousy et Macauley confirme alors les attentes et crée la sensation en éliminant Syracuse. Les fans sont fous de joie, leur équipe passe un tour de Playoffs pour la première fois de sa jeune histoire.

Cependant, ils ne sont toujours pas prêts à rivaliser avec leurs bourreaux. Cette fois encore, ils tombent sous la lame de New York, en route pour ses troisièmes Finales consécutives. Boston ne joue pas dans la même catégorie pour le moment.

Bob Cousy, Bill Sharman et Ed Macauley. Photo : Getty Images

Les saisons passent et se ressemblent. Sur les trois suivantes, les Celtics confirment leur statut à l’Est, mais ne parviennent jamais à atteindre les Finales NBA. S’ils arrivent à vaincre les Knicks en 1955, ils se heurtent au mur des Syracuse Nationals pendant trois années de suite.

La franchise tombe toujours sur plus fort. Le talent de son Big Three et le génie de Bob Cousy n’y font rien. Il manque un petit quelque chose aux hommes d’Auerbach pour franchir ce cap décisif. Boston a connu une métamorphose totale avec l’arrivée du coach et de Bob Cousy, mais ils ne parviennent pas à tirer leur épingle du jeu.

Red Auerbach s’interroge alors : que peut-il bien manquer ? Le secteur n’est pas très fourni, malgré la présence de Ed Macauley et Jack Nichols. L’attaque, menée par Cousy, est presque irréprochable. Mais la défense, elle, n’est pas au niveau.

Les Celtics figurent régulièrement parmi les pires défenses de la ligue. Alors, peut-être que la solution est là. Les dirigeants se mettent ainsi en tête de trouver un joueur qui donnerait le ton et qui fédèrerait l’équipe de son propre côté du terrain. Fort heureusement, la Draft approche.

1956, une Draft qui change le cours de l’histoire

Avec le deuxième meilleur bilan de la ligue, Boston ne dispose pas d’un pick très haut dans la Draft. Toutefois, ils ont déjà ciblé un joueur : Tom Heinsohn. L’ailier de Holy Cross est connu pour son talent offensif et sa discipline. La franchise utilise alors un Territorial pick, qui permet de recruter un athlète formé dans la région en dépit de la place dans la Draft. Une excellente décision, mais rien de transcendant pour la défense.

Avec le 13e choix, les Celtics sélectionnent KC Jones. Spécialiste de la défense en un contre un et du playmaking, il s’agit du profil idéal. Néanmoins, il ne pourra pas rejoindre les Celtics avant 1958 à cause de son service militaire. Mais Auerbach a plus d’un tour dans son sac et a des vues sur un autre jeune.

William Felton Russell, plus connu sous le nom de Bill Russell fait sensation en NCAA avec les Dons de San Francisco. Trop frustre en attaque avec des fondamentaux douteux, il a dans un premier temps été coupé par son lycée, puis oublié des facs. Mais l’intérieur s’est démarqué auprès des scouts de San Francisco grâce à ses qualités athlétiques hors normes et sa défense exceptionnelle. Choix gagnant pour l’Université californienne.

Russell a amené tout son leadership et son goût de l’effort avec lui. Des atouts qui lui ont permis de s’imposer directement comme la star de son équipe et la hisser jusqu’au titre de champion à deux reprises, en 1955 et 1956, avec 55 victoires consécutives. Ses moyennes de 20,7 points et 20,3 rebonds laissent une marque à USF. « C’est le plus grand défenseur que j’ai jamais vu », assure même John Wooden, légendaire coach de UCLA.

Bill Russell, aux San Francisco Dons. Photo : Getty Images

Au terme d’un cursus universitaire des plus dominants, Russell est naturellement pressenti parmi les premiers choix de la Draft. Auerbach perçoit nettement le potentiel de la pépite de San Francisco. Malheureusement, Boston a dû sacrifier son pick dans le top 10 pour recruter Heinsohn. Récupérer un tel talent semble impossible.

Les apparences sont parfois trompeuses.

Les Royals de Rochester, qui disposent du premier choix, n’ont pas l’intention de sélectionner un intérieur avec Maurice Stokes dans leur roster. Encore moins de verser les 25 000 dollars de bonus demandés par le Bill Russell pour sa signature.

Assuré que sa cible ne partirait pas à Rochester, Red Auerbach décide de monter un trade avec les Hawks, propriétaires du deuxième pick. Saint Louis s’intéresse en effet à Macauley, six fois All-Star et originaire de la ville. Lui-même a d’ailleurs exprimé le souhait de retourner à Saint Louis pour s’occuper de son fils malade.

L’occasion est trop belle. Auerbach envoie Macauley et Cliff Hagan aux Hawks en échange de Russell. Les dirigeants peuvent se féliciter, ils viennent d’ajouter un intérieur merveilleux à leur effectif, en mesure de tout changer sur le plan défensif.

C’est en réalité un euphémisme, puisque Bill Russell changera absolument tout. À Boston comme ailleurs. Il était la pièce manquant aux Celtics pour construire une véritable dynastie et en deviendra le visage. Le 30 avril 1956, à New York, s’ouvre l’un des plus grands chapitres de l’histoire du sport américain.

Photo de couverture : Joe Dennehy/The Boston Globe via Getty Images

Benjamin Moubeche a contribué à cet article.

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