Joel Embiid en équipe de France, sujet épineux et relation complexe

par Benjamin Moubeche

Joel Embiid semble plus proche que jamais de l’équipe de France. Le candidat au titre de MVP a enclenché les démarches administratives pour obtenir la nationalité française, ce qui lui permettrait de rejoindre la sélection tricolore.

Joel Embiid face à Rudy Gobert, en 2021. Photo : Garrett Ellwood/NBAE via Getty Image

« Je sais qu’il a personnellement entamé des démarches de naturalisation et qu’il souhaiterait ensuite pouvoir jouer pour la France », confirme Boris Diaw, General Manager de l’équipe de France, à L’Équipe. Le pivot aurait prévu de se rendre dans l’Hexagone en juin pour finaliser le dossier.

Avec des moyennes de 30,6 points, 11,7 rebonds et 4,2 passes en NBA cette saison, Embiid fait clairement partie des meilleurs joueurs du monde. Son recrutement ferait sans doute passer la sélection, déjà médaillée d’argent aux derniers Jeux Olympiques, dans une nouvelle catégorie.

Comme un air de déjà vu

Né au Cameroun, puis parti aux États-Unis à ses 16 ans, Embiid n’a rien à voir avec l’équipe de France de basket au premier abord. Pourtant, les deux camps sont liés depuis près de six ans et cette hypothèse a fait couler beaucoup d’encre par le passé.

Dès 2016, la Fédération française de basketball évoquait la piste, qu’elle n’a apparemment jamais vraiment abandonnée. « Nous avons eu un contact avec Joël il y a deux ans, mais cela n’a pas été très poussé », admettait Jean Pierre Siutat, président de la FFBB, dans une interview pour Le Monde en 2018. Patrick Beesley, General Manager de l’époque, avait quant à lui confirmé que ce rapprochement n’avait alors pas dépassé le stade d’un simple échange.

Deux ans plus tard, en 2018, ces rumeurs ont pris une nouvelle dimension lors de son déplacement en Europe pour le NBA London Game. Interrogé sur la possibilité de rejoindre l’équipe de France, il avait répondu : « On ne sait jamais. Je ne viens pas de France, mais j’y ai de la famille. Pour l’instant, je n’ai pas eu d’offre, d’ici ou d’ailleurs, mais ce serait une belle opportunité. » Une délégation avait ainsi été envoyée pour rencontrer Joel Embiid un mois plus tard.

Joel Embiid avec les médias pendant le NBA London Game de 2018. Photo : Jesse D. Garrabrant/NBAE via Getty Images

Cette déclaration avait alors ouvert le débat, aujourd’hui revenu au premier plan. Il y a quatre ans, les cadres de l’équipe s’étaient prononcés majoritairement en défaveur de cette intégration. Une « question de principe » pour Tony Parker, comme de nombreux joueurs et dirigeants.

« Arrêtons avec les articles sur Joel Embiid en équipe de France, ça en devient ridicule », réagissait Evan Fournier sur Twitter, en 2018. « Pour moi, jouer pour un pays avec lequel tu n’as pas d’attaches, c’est dérangeant. L’équipe nationale, ce n’est pas juste un challenge sportif. »

« Je trouve que ça manque un peu d’authenticité quand tu fais des trucs comme ça », soulignait Tony Parker dans une interview pour L’Équipe. « Je ne suis pas très fan de voir la Slovénie ou la Croatie avec des Américains. En équipe nationale, il faudrait jouer avec les joueurs du pays qui ont grandi là-bas. C’est juste une question de principe. »

Comme beaucoup, Nicolas Batum semblait toutefois tiraillé entre l’aspect sportif et l’aspect éthique de cette décision. « Je ne suis pas pour les naturalisés ou les passeports donnés comme ça », expliquait-il alors au micro de RMC Sport. Parmi les leaders de la sélection, il déplorait un « problème au niveau éthique et au niveau de la formation à la française », tout en reconnaissant que ce recrutement ferait le plus grand bien à l’équipe.

Une ancienne problématique remise au goût du jour

Aujourd’hui, le même problème resurgit. Joel Embiid serait évidemment un formidable ajout à l’équipe de France, mais qu’en est-il de l’aspect éthique de cette décision ? La présence de joueurs naturalisés est souvent pointée du doigt dans les compétitions internationales.

L’exemple de Serge Ibaka a toutefois créé un important précédent entre la France et ce modèle de recrutement. L’intérieur, d’origine congolaise, aurait pu rejoindre la sélection tricolore. Il avait cependant fini par intégrer la formation espagnole, devenant ainsi l’un des bourreaux de la France lors de l’Euro 2011.

Fort de 74 sélections en équipe nationale, Andrew Albicy fait face au même dilemme que Nicolas Batum quatre ans plus tôt. « Il y a le côté sportif et le côté éthique », reconnait-il sur le plateau de First Team. « Ça pourrait donner une autre dimension à notre équipe », concède-t-il, avant d’affirmer que la France peut décrocher un titre mondial « sans avoir besoin d’aller chercher un Américain, un Camerounais ou autre ».

Lors de l’apparition des précédentes rumeurs, la FFBB avait pris des positions fortes sur le sujet de la naturalisation. Jean Pierre Siutat, président de la Fédération, devra mettre sa fierté de côté et se trahir s’il espère recruter Joel Embiid.

« Est-ce que ça peut aider l’équipe de France ? Oui. Est-ce que c’est bien normal ? Non », tranchait-il en 2018, dans l’espoir de mettre un terme au débat. « Je préfère avoir une équipe de garçons et de filles, qui ont envie d’être là. En parler aujourd’hui est un faux débat. »

Jean Pierre Siutat président de la Fédération française de basketball, en 2019. Photo : Aude Alcover/Icon Sport via Getty Images

« Je ne veux pas qu’on soit taxé d’aller chercher des talents comme d’autres le font », continuait-il. « Les jeunes joueurs ne sont pas licenciés et ne sont donc pas protégés. Et, à terme, ils ne représentent plus leur pays. Je souhaite, au contraire, que les joueurs soient licenciés dans leur pays, jouent pour leur pays et que leur éventuel départ soit régulé par la Fédération internationale. »

La naturalisation de Joel Embiid serait-elle contraire à l’éthique ? C’est une question complexe, à laquelle il semble impossible d’apporter une réponse objective. Toutefois, elle serait clairement contraire aux positions de l’équipe de France sur le sujet.

Des paroles aux actes, il reste un long chemin

Si ce scénario dépasse le stade de l’hypothèse, l’arrivée de Joel Embiid en France ne sera pas immédiate. « Nous ne mettons pas la charrue avant les bœufs et nous attendons que ces démarches aboutissent », explique Boris Diaw.

L’échéance à surveiller est celle des Jeux Olympiques de Paris, en 2024. « Les Jeux Olympiques, je crois que c’est la seule compétition que je veux vraiment faire », confiait l’intérieur des Sixers à L’Équipe, en 2018. « La Coupe d’Afrique, la Coupe du monde, l’Euro, c’est bien, mais je crois que les JO c’est mieux. »

Il faudra probablement attendre au moins deux ans pour voir Embiid jouer en bleu, en partant du principe qu’un autre frein n’aura pas raison de ce rapprochement.

Dans un premier temps, la naturalisation est un processus compliqué. La longueur des démarches devrait laissent penser que l’affaire n’avancera pas avant le mois de juin, lors duquel un voyage est prévu pour boucler le dossier.

De plus, Embiid ­­— qui n’a encore jamais joué en sélection — devra recevoir l’autorisation du Cameroun pour intégrer l’équipe de France. Il avait par ailleurs ailleurs annoncé qu’il donnerait la priorité à son pays natal sur la scène internationale. Samuel Nduku, président de la Fédération camerounaise, ne semblait pas particulièrement enthousiaste à l’idée de voir le pivot rejoindre les Bleus en 2018.

« Il n’est pas Français. Joël n’a rien à faire avec la France », assenait-il au micro RMC Sport. « Il est né au Cameroun, il a fait son baptême au Cameroun, il a été formé ici. La personne qui l’a amené à ce niveau est au Cameroun. Il a dit que s’il doit jouer une compétition internationale, son premier choix c’est le Cameroun. »

Joel Embiid paint une maison dans le cadre du programme Basketball Without Boarders Africa, en Afrique du Sud, le 2 août 2018. Photo : Nathaniel S. Butler/NBAE via Getty Images

La santé de Joel Embiid pourrait également balayer tout espoir de le voir jouer sur la scène internationale. Depuis sa Draft NBA en 2014, le pivot n’a jamais disputé une saison sans blessures. Son parcours dans le monde professionnel a commencé avec une fracture, qui l’a tenu éloigné des parquets pendant une saison et demie.

Depuis, l’historique de ses blessures n’a fait que s’allonger et met aujourd’hui en péril la perspective de le retrouver en dehors de la ligue américaine. Une déchirure du ménisque à chaque genou, une déchirure d’un ligament du pouce, deux fractures de l’orbite, quelques entorses, tendinites et contusions… voilà qui pourrait refroidir le colosse aux pieds d’argile.

Evan Fournier, Nicolas Batum et Rudy Gobert, ainsi que les autres membres de l’actuelle équipe de France, auront leur mot à dire sur ce dossier. Sans pouvoir poser de veto pour autant, leur voix aura sans doute un poids dans la décision finale.

Vincent Poirier, sur le ton de l’humour, a évoqué sur Twitter la possibilité de perdre sa place au poste de pivot avec l’arrivée de Joel Embiid. Au-delà de l’ironie, la question de la compatibilité d’Embiid avec Rudy Gobert ­— qui avait déjà été débattue il y a quatre ans — revêt une importance majeure. L’émergence de Victor Wembanyama et la présence de cadres de l’équipe sur le poste pourraient pousser la sélection française à s’opposer à l’arrivée d’un intérieur de plus.

Pour le moment, l’arrivée de Joel Embiid en équipe de France ressemble davantage à un rêve qu’à un véritable projet. La route vers l’Hexagone est longue et sinueuse, les planètes devront s’aligner pour réunir le pivot et les Bleus. Si l’enjeu est immense, les obstacles le sont tout autant.

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