Les intérieurs passeurs et playmakers, la tendance de la NBA version 2020

par Raphaël Delaveaux
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Depuis la révolution apportée par l’expansion du trois-point dans la NBA moderne, les postes sont redéfinis. Il est très rare aujourd’hui de voir débarquer un joueur dans la grande ligue qui ne tire pas du tout derrière l’arc. Chez les intérieurs, le constat est pratiquement le même : ils savent pratiquement tous créer, dribbler, passer, tirer à trois-points. Ce playmaking est d’ailleurs la nouvelle arme des intérieurs actuels. Il n’est plus du tout rare de voir des pivots prendre la balle en tête de raquette et jouer leur 1v1. Un tel changement engendre forcément une modification du jeu, de la façon d’attaquer avec ces joueurs, et de les défendre pour leurs adversaires. Retour sur cette évolution du jeu en NBA.

La redéfinition du poste d’intérieur

Comparer un intérieur des années 1990 à un intérieur d’aujourd’hui est très difficile, tant le jeu pratiqué par les franchises NBA a évolué. Dans toute la décennie 1980, les équipes, en cumulé, ont rentré 23 871 trois-points ; en 2019-20, les 30 franchises ont rentré 27 427 paniers derrière l’arc. Ce n’est pratiquement plus le même sport qui est joué sur les parquets de la grande ligue.

La conséquence directe de cette mutation, c’est le changement du statut d’intérieur. Ils ne sont plus cantonnés à un simple rôle défensif, de rebondeur en défense, et de joueur au poste bas, dos au panier, en attaque. Les intérieurs sont désormais à l’initiative de l’attaque, montent de plus en plus la balle pour mettre un système en place.

Les parfaits exemples actuels sont Nikola Jokic, Draymond Green ou encore, dans une moindre mesure, Pascal Siakam. Après avoir pris un rebond, le premier réflexe n’est plus de donner systématiquement la balle à son meneur pour qu’il annonce un système, l’intérieur peut s’en charger pour arriver le plus vite possible de l’autre côté du terrain.

Certains précurseurs avaient déjà réussi à redéfinir le playmaking chez les Big Men, et cela dès les années 60. De cette époque, le nom qui ressort le plus souvent, c’est

Wilt Chamberlain, qui est le seul intérieur à avoir terminé une saison entière comme meilleur passeur de la ligue, en total de passes (702 en 1967-68), soit une moyenne de 8,6 passes décisives par rencontre. Après avoir terrorisé ses adversaires sous les cercles, The Stilt a décidé de régaler ses coéquipiers. Il termine sa carrière avec 4,4 passes de moyenne par match.

Son rival de toujours, Bill Russell, est un joueur très collectif qui savait régaler ses coéquipiers, tout au long de sa carrière : il a terminé 8 saisons avec une moyenne de 4 passes décisives, seul Wilt fait mieux avec 9. Parmi les meilleurs intérieurs de l’histoire, on ne peut oublier Kareem Abdul-Jabbar, qui par sa grande taille (2,18 m) se retrouvait souvent pris à deux, et pouvait distribuer des passes décisives à ses joueurs, toujours très bien entourés (Oscar Robertson, Magic Johnson…).

Arvydas Sabonis, le géant aux doigts de fée – Photo by Allen Einstein / NBAE via Getty Images

Un de ceux qui a révolutionné ses passes, c’est Arvydas Sabonis. Le géant lituanien (2,21 m) se servait de sa grande taille pour voir au-dessus de ses adversaires et distribuait des caviars à ses coéquipiers, d’abord dans sa Lituanie natale, en Espagne, puis chez les Blazers en NBA (de 1995 à 2003). Il est l’un des premiers à faire des passes derrière la tête. Ses statistiques à la passe ne sont pas aussi élevées que celles des intérieurs de notre ère (2,1 passes décisives de moyenne en NBA, un pic à 3 caviars par match), mais son impact sur les futurs grands se voit aujourd’hui encore. Le fiston est d’ailleurs dans la lignée du papa.

Dans les années 2000, deux autres pivots ont révolutionné le monde de la passe, les deux ont joué avec les Kings, ce sont Vlade Divac et Brad Miller. Ils font partie des premiers pivots à tourner autour des 5 passes de moyenne sur une saison complète (4,7 pour Miller en 2005-06, 5,3 pour Divac en 2003-04). Des symboles du jeu sexy proposé par les Kings à cette époque, avec un partage du ballon et un jeu collectif attrayant, dans une période des années 2000 assez pauvre en attaque. Un jeu sexy, mais qui ne fait pas encore gagner, expliquant peut-être pourquoi ce n’est pas au tout début des années 2000 que cela s’est démocratisé.

Des pivots avec une bonne lecture du jeu, un travail généralement fait par les meneurs, ce n’était pas commun à cette époque. On place un petit coucou à Chris Webber, qui est aussi un de ces autres très bons passeurs depuis le poste d’intérieur, lui qui tourne à 4,1 passes décisives de moyenne sur sa carrière.

Un peu d’art du Roi Divac, ça vous va ? Ses coéquipiers, eux, ont apprécié !

Un impact direct sur la NBA d’aujourd’hui

De nos jours, plusieurs équipes basent leur jeu sur un intérieur dominant. Six intérieurs ont une moyenne de plus de 5 passes décisives par match sur la saison 2021-22 : Nikola Jokic (7,9 passes décisives), Draymond Green (7), Giannis Antetokounmpo (5,8), Domantas Sabonis (5,2), Pascal Siakam (5,1) et Julius Randle (5,1).

À titre de comparaison, dans les années 1980, aucun intérieur n’atteignait ce seuil. Dans les 90’s non plus, il faut attendre les années 2000 pour voir certains big men rentrer dans ce classement, avec certains noms cités plus tôt comme Brad Miller, Vlade Divac ou Chris Weber des Kings, Kevin Garnett en 1999-2000 (5 passes de moyenne) ou encore Lamar Odom en 2000-01 (5,2 passes).

C’est alors que la révolution se met en marche. L’objectif quand une équipe prend un rebond, ce n’est plus forcément de donner la balle au meneur de jeu pour lancer un système, le but c’est de monter la balle le plus rapidement possible dans la zone offensive. C’est la raison pour laquelle on voit très souvent Nikola Jokic, après un panier encaissé, redonner la balle très rapidement à un de ses coéquipiers en touche pour attaquer rapidement. Tous le font dans la NBA d’aujourd’hui.

Rivaux lors des Finales NBA 2008 & 2010, Garnett et Odom étaient quelques années plus tôt des passeurs décisifs réguliers, se déplaçant tels des ailiers.

L’impact sur le jeu du grand serbe est très sous-estimé. La migration des pivots vers le jeu au large, derrière la ligne à trois-points, ne vient pas de Nikola Jokic, mais il est l’un de ces intérieurs qui inspire la prochaine génération. Même avec un Jamal Murray sur le terrain, le meneur de jeu, c’est le joker. Il dicte le tempo, joue à son rythme (lent n’est pas un mot assez fort pour le décrire, tant il est facile sur un parquet) et a pratiquement inventé le principe du “Point Center” : un pivot avec le corps d’un intérieur les skills d’un meneur de jeu.

Sa progression en termes de passes décisives est linéaire depuis sa draft en 2014 : de 2,4 en saison rookie à 4,9 dès la saison suivante, jusqu’à atteindre les sommets en 2020-21, avec 8,3 caviars par match. Une statistique hors du commun, seul Wilt Chamberlain (8,6 en 1967-68) surpasse le joker, et on ne peut que penser que Jokic va le surpasser un jour. Âgé de seulement 27 ans, son jeu peut se traduire au fil des années, tant il n’utilise que peu son physique pour dominer. Il est le symbole de la vision de jeu nouvelle des Big Men. Le Joker va sûrement créer une nouvelle génération de pivots, toujours plus tournés vers l’attaque, le jeu collectif et le partage du ballon.

Autre facteur à prendre en compte, c’est le nombre de prises à deux. Cette année particulièrement, et c’est assez frappant, les prises à deux sur les intérieurs dominants sont nombreuses, et cela est dû à leur domination à l’intérieur. Quand on donne la balle à Niko Jokic au poste bas, sans aide, ce sont quasiment les deux points assurés pour Denver. Souvent doublé, le serbe trouve toujours la solution d’une passe géniale pour un coéquipier seul sous le cercle ou dans le corner.

Un autre qui utilise son physique pour amener des passes décisives, c’est Giannis : ultra dominant physiquement, il est constamment pris à deux et trouve des solutions faciles, et c’est déjà la cinquième saison de sa carrière où le grec dépasse les 5 caviars de moyenne. Même si le Greek Freak n’est pas dans le prototype des intérieurs classiques, nous sommes obligés de le considérer comme un grand playmaker, qui domine aussi dans sa capacité à « caviardiser » ses partenaires. Dans une moindre mesure, Julius Randle utilise son physique, et son épaule puissante, pour créer des décalages.

À la mène, sur les ailes comme dans la raquette, Giannis est une menace partout, même à la passe ! Ce n’est pas pour rien qu’on le surnomme « The Freak » – Photo by Thearon W. Henderson / Getty Images

Au-delà du simple nombre de caviars qui progressent pour nos intérieurs, nous pouvons voir une vraie progression de la qualité des passes chez ces derniers. La science de la passe décisive n’est plus réservée aux meneurs de jeu ou aux extérieurs playmakers, à la LeBron ou à la Luka Doncic, elle s’exporte vers les postes intérieurs. Passe à l’aveugle, passe derrière la tête ou dans le dos, les Big Men s’y mettent. La redéfinition des postes, c’est aussi la redéfinition des rôles, où l’on ne cantonne plus les caviars à son point guard. La vision du jeu fait partie de leur’arsenal offensif.

Pour preuve, dans les top 10 de la nuit, on trouve souvent ces passes magnifiques de Nikola Jokic, soit directement après un rebond pour lancer un de ses coéquipiers, soit après avoir remonté la balle, avec des passes aveugles, dans le dos de la défense, auxquelles les équipes adverses ne peuvent rien faire. Les intérieurs passent plus, mais ils passent aussi mieux le ballon grâce à cette lecture du jeu..

La nouvelle arme des big men, c’est le ball handling. Il n’est plus rare de voir ces intérieurs dominants avoir la balle dans les situations de pick&roll, créer le jeu et délivrer des passes décisives. La mutation existe réellement depuis l’avènement au plus haut niveau de Nikola Jokic. Dans les années et décennies à venir, le jeu au large va continuer à progresser, laissant toujours plus de champ libre aux Big Men pour créer du jeu, pour construire ces actions où ils pourront soit jouer leur joueur, soit délivrer des caviars à tout le monde. Le Serbe a déjà créé des “bébés Jokic”, et le parfait exemple cette saison est Alperen Sengun, un jeune pivot bourré de talent et qui dicte le jeu magnifiquement depuis le poste bas.

L’anomalie Wilt Chamberlain nous ferait presque mentir … Mais les pivots contemporains sont bien les rois de l’assist (surtout un) !

La NBA évolue, les grands créent toujours plus de jeu, et lors des prochaines saisons, ne soyez pas étonné si dans le top 10 des passeurs, il y a 3, voire 4 vrais intérieurs parmi ceux-ci. Pour le jeu et pour le basket en général, voir ces intérieurs développer leurs skills et ne plus être seulement des grands, dos au panier, c’est un vrai plus. En espérant que les jeunes continuent ce changement de jeu en NBA, vers une ligue toujours plus technique, avec des joueurs spectaculaires et efficaces à la passe.

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