La métamorphose de la Free Agency à l’ère du « Player Empowerment »

par Florian Tixier
Publié le Modifié le

Russell Westbrook, Ben Simmons, Kawhi Leonard ou encore Kyle Lowry. Tels sont les noms qui ont agité la planète basket lors de ces derniers mois de Free Agency. Avec ses prolongations, ses transferts et ses joueurs sous de nouvelles couleurs, la période estivale apporte chaque fois son lot de surprises, car elle permet aux joueurs de faire leurs propres choix. Mais entre rumeurs, arrangements, raccourcis et messes basses à la limite de la légalité, l’ancien modèle laisse place à une « nouvelle » Free Agency.

Free Agency 101

Tous les étés, la Free Agency représente un moment clé pour toutes les franchises NBA et leurs fans autour du monde. On la présente souvent comme le moment où les joueurs se retrouvent en fin de contrat, lorsqu’ils ont l’occasion de faire leur propre choix et donc de changer d’air. En somme, un moment de négociations ouvertes entre franchises et joueurs libres de toute obligation.

On associe l’origine de ce concept de « liberté«  à un joueur particulier : Oscar Robertson. En 1970, soucieux de la situation sociale des joueurs — et notamment de la sienne —, Robertson souhaite rejoindre les Bucks de Lew Alcindor. En revanche, monsieur Triple Double refuse de voir l’équipe se déplumer de tous ses titulaires en contrepartie de son arrivée.

À l’époque, un joueur ne peut changer d’équipe comme il l’entend, car il est considéré comme propriété d’une franchise. Seuls les échanges existent. S’engage alors un combat judiciaire de six ans, qui aboutit à la fusion entre la ABA et la NBA, mais également à la création de la Oscar Robertson Rule. Les franchises ne possèdent ainsi plus les joueurs, mais seulement leurs contrats à durée limitée.

« Je pense que personne ne pouvait imaginer ce qui allait arriver aujourd’hui », raconte Robertson, 50 ans plus tard. « On essayait simplement d’obtenir de meilleures conditions. On voulait être certain que, si on signait un contrat avec une équipe et que l’on ne voulait plus jouer pour celle-ci, l’équipe ne pouvait pas vous empêcher de partir. »

Malgré tout, la première réelle Free Agency doit attendre 1988. Alors que les compensations restent obligatoires pour accueillir un nouveau joueur, Tom Chambers est le premier agent libre de l’ère moderne à signer où bon lui semble sans être bloqué par sa franchise.

Oscar Robertson, le pionnier de la Free Agency. Photo : NBA Photo Library, NBAE / Getty Images

Au fil des années, la NBA continue d’ajouter un certain nombre de règles pour permettre une sorte d’équité méritocratique entre joueurs et franchises.

Pour permettre aux franchises de conserver leurs meilleurs joueurs le plus longtemps possible, la grande ligue se montre plus souple. En 1983, à Boston, Larry Bird obtient un monstrueux contrat qui le lie pour sept années supplémentaires aux Celtics. Particularité de ce contrat, il est le premier dont le montant dépasse le salary cap officiel, ou « hard cap ». Les Celtics ont donc plus de salaire engagé qu’il n’est autorisé. Bird devient ainsi le premier joueur à profiter de ce qu’on appellera plus tard les « Bird Rights ».

En 2012, les Bulls sont les premiers à utiliser la designated player exception, ou « Derrick Rose Rule », sur le MVP en titre. Cette règle permet à une franchise d’utiliser jusqu’à 30% de son cap sur un seul et même joueur, qu’elle désigne ainsi comme pilier de l’équipe s’il remplit certaines conditions.

Le sign-and-trade est, lui, devenu le moyen le plus efficace d’obtenir des joueurs de qualité pour une franchise qui n’a plus assez de place dans son cap. Elle permet à un joueur de signer un contrat dans sa franchise d’origine, avant d’être immédiatement transféré. On situe le premier gros sign-and-trade moderne au moment du départ de LeBron James à Miami en 2010. C’est notamment cette opération qui leur a permis de réunir les Three Amigos.

Toutes ces règles permettent aujourd’hui un équilibre entre les dirigeants des franchises et les joueurs. Le pouvoir décisionnaire est réparti entre les deux camps. Malgré tout, les choses ont bien évolué depuis la mise en place de ces règles, si bien que la situation échappe parfois aux instances de la NBA.

Depuis quelques saisons, il est chaque été question de « tampering » — cette année encore, cette pratique a fait couler beaucoup d’encre. Le terme « tampering » désigne la pratique interdite pour les Front Offices d’approcher un joueur sous contrat. D’après les règles de la NBA, même les allusions dans la presse ne sont pas autorisées.

Deux sign-and-trades ont notamment rouvert les débats cet été. Officiellement engagé avec les Pelicans jusqu’à la dernière minute du dernier jour de leur contrat, comment Lonzo Ball a-t-il pu signer à Chicago dans la seconde suivant l’ouverture de la Free Agency ? La même question se pose pour Kyle Lowry, dont l’arrivée au Heat avait déjà été annoncée avant début des festivités.

Le Heat a-t-il triché pour récupérer Kyle Lowry ? Photo : Issac Baldizon / NBAE via Getty Images

Malgré toutes les mesures mises en place par la ligue, le tampering n’est finalement que la face visible de la perte de contrôle de la NBA sur la Free Agency. Athlètes et franchises n’hésitent visiblement pas à transgresser les règles quand cela les arrange.

L’ère du « Player Empowerment »

À l’heure des réseaux sociaux et des athlètes-stars, la NBA met ouvertement — et depuis un moment déjà — ses joueurs majeurs très en avant. Aujourd’hui, certaines figures emblématiques comme LeBron James, Stephen Curry et Kevin Durant dépassent le cadre de la ligue américaine. Leur poids a amené les joueurs à prendre plus de responsabilités sur leurs carrières. C’est ce qu’on appelle le « Player Empowerment », soit la prise de pouvoir des joueurs au sein de la ligue.

Plusieurs exemples montrent que les joueurs ont pris le dessus sur les instances des franchises. Alors que les contrats sont censés les engager pleinement dans leur club sur le long terme, la NBA a vu ces dernières années de plus en plus de superstars demander un transfert alors que leurs contrats étaient encore loin du terme.

De même, les contrats maximums avaient créé pour permettre aux stars du circuit de rester dans leur franchise pendant quatre ou cinq ans. Cependant, on voit de plus en plus de joueurs comme LeBron à Cleveland ou Durant à Golden State enchainer les contrats courts pour garder la main mise sur leurs carrières.

Ces exemples montrent que les General Managers, têtes pensantes des franchises, doivent s’incliner devant l’influence des meilleurs joueurs au monde. Les stars décident du déroulé de leur carrière et les dirigeants avancent entre ces décisions qu’ils tentent d’anticiper tant bien que mal.

En 2019, lorsque Kevin Durant décide de poser ses valises à Brooklyn après trois ans dans la baie, il obtient alors l’assurance d’un sign-and-trade entre son ancienne équipe et la nouvelle. Cela lui permet de signer au-delà du cap du club new-yorkais. Alors que personne ne l’avait vu venir, le mouvement de Durant dans un sens implique celui de D’Angelo Russell dans l’autre. Une situation win/win plutôt rare.

Le sign-and-trade de Kevin Durant aux Nets était une opération bénéfique pour tous les joueurs et toutes les équipes impliqués. Photo : Ray Chavez / Bay Area News Group

Il y a encore quelques années, la Free Agency était le terrain de chasse des franchises, qui comptaient bien y attraper stars et autres forts joueurs. Cela n’est plus vraiment le cas.  Avec la possibilité de prolonger dans les franchises pour des montants défiants toute concurrence, les stars préfèrent souvent le confort de la continuité au risque de l’aventure — temporairement, du moins.

Avec leur poids médiatique actuel, les joueurs ne sont plus bloqués par ce seul contrat et préfèrent prolonger au prix fort pour ensuite demander un transfert. Aujourd’hui, parmi les 10 joueurs les mieux payés de la ligue, 9 ont prolongé avant la fin de leur contrat. On peut donc se questionner sur la réelle disponibilité des stars durant la Free Agency.

Fait édifiant, on annonçait une Free Agency 2021 impressionnante avec Giannis Antetokounmpo, Rudy Gobert, Kawhi Leonard, Paul George ou encore LeBron James. Nous avons plutôt eu DeMar Derozan, Kyle Lowry et Evan Fournier en gros poissons.

Le sign-and-trade, la grande tendance de l’intersaison

Si on questionne aujourd’hui l’utilité de la Free Agency, c’est en grande partie à cause du poids grandissant du sign-and-trade pendant la période estivale. Cette période permet aux franchises qui possèdent du cap space de signer des joueurs sur des contrats imposants.

Cela incite naturellement les Front Offices à réguler leurs finances pour préparer l’été. Ces dernières années, on a notamment vu Dallas ou New York aborder chaque Free Agency avec beaucoup de places dans leur cap afin de se positionner sur le marché. Une stratégie payante dans de rares cas, comme pour Brooklyn au moment de la signature de Durant et Irving.

De plus, on remarque que les plus gros joueurs de la ligue ne bougent plus tellement. Sur les 15 dernières années, très peu de stars ont signé ailleurs en tant qu’agents libres.

Le cap space est devenu une valeur plutôt imaginaire et immatérielle avec toutes les règles contournables de la NBA et donc l’utilisation fréquente du sign-and-trade.

Initialement, le salary cap était conçu pour permettre aux équipes disposant de marge salariale de signer des joueurs et, par conséquent, renforcer leur attractivité. Mais le sign-and-trade constitue un superbe raccourci pour les franchises.

Avec un LaVine à 20M, Vucevic à 24M, Aminu, Satoransky et Young à plus de 10M et une Qualifying Offer pour Markannnen, nous n’aurions pas dû attendre grand-chose des Bulls cet été. Pourtant, grâce au sign-and-trade, Chicago a pu complètement remodeler son effectif malgré le manque de cap space.

Les Chicago Bulls, une équipe construite via sign-and-trade. Photo : David Banks / USA today sports

En se débarrassant de contrats garantis, les Bulls ont pu contenter les franchises qui voyaient leurs joueurs partir. C’est ainsi qu’ils ont pu mettre la main sur Lonzo Ball et DeMar DeRozan, respectivement à 20 et 27 millions de dollars par saison.

Grâce à ces techniques, l’importance du cap space a grandement diminué ces dernières saisons. Il est désormais possible de se positionner sur le marché même sans réelle, ce qui ne signifie en aucun cas que les GM n’ont plus de responsabilités. Le travail de General Manager n’est simplement plus le même qu’auparavant.

Les étoiles vagabondes

Être GM à la Free Agency, ce n’est plus seulement contacter des joueurs en fin de contrat et négocier avec leurs agents. Les règles ont changé et la flexibilité financière est désormais tout autre.

Auparavant, la flexibilité reposait sur l’accumulation de contrat courts, pour s’assurer de disposer de cap space le moment venu. Dorénavant, il est plutôt question de disposer de joueurs prolifiques, aux contrats garantis, tout en étant assez compétitif pour intéresser certains joueurs majeurs. De quoi se positionner sur le marché des transferts ou réaliser d’habiles sign-and-trade.

Il y a seulement quelques années, les Front Offices n’hésitaient pas à échanger leurs joueurs majeur en fin de contrat s’ils n’avaient pas la garantie d’une re-signature durant l’été, de peur qu’il ne parte sans aucune contrepartie. Aujourd’hui, les franchises ont plutôt tendance à attendre la fin de contrat du joueur en question tout en sachant que les équipes qui intéresseront cedit joueur seront sportivement plutôt bonnes et donc ne disposeront que de peu d’espace financier.

C’est ainsi que les Spurs et les Raptors n’ont pas souhaité échanger DeRozan ou Lowry à la Trade Deadline, en sachant qu’ils retomberaient sur leurs pieds par un sign-and-trade durant l’intersaison.

Les joueurs majeurs décident eux-mêmes de leur destination en faisant fi de la situation financière de l’équipe qu’ils souhaitent rejoindre. Et dans ce contexte, les role players abordables et leurs contrats extrêmement volatiles sont une parfaite monnaie d’échange.

Malgré leurs prétentions salariales élevées, les stars sont aujourd’hui de plus en plus volatiles. Photo : Mark D. Smith / USA TODAY Sports

Ce constat est d’autant plus flagrant avec les superstars de la ligue qui, bien sûr, disposent d’une influence encore plus importante. 3 des 5 joueurs les mieux payés de la NBA actuellement ont été transférés cette année : Harden, Wall et Westbrook.

Plus flagrant encore, 6 des 15 des joueurs les mieux payés de la ligue ont été transférés ces deux dernières années (Harden, Wall, Westbrook, George, Walker, Davis) et nous enregistrons également deux sign-and-trade (Butler et Durant). Plus de la moitié du top 15 a donc été échangé tout récemment.

LeBron James est actuellement le seul et unique joueur du top 15 à avoir changé d’équipe en simple agent libre. Un édifiant état des lieux de la prise de pouvoir des stars d’aujourd’hui.

Les conséquences de la nouvelle Free Agency

Avec tous ces changements, le travail du General Manager n’est plus du tout le même qu’à l’origine. Dépendants des choix des plus grands joueurs, leur champ d’action est plus restreint et la perception que l’on a d’eux est primordiale.

Aujourd’hui, l’une des choses les plus importantes pour un Front Office est de montrer à sa direction qu’il n’a pas perdu un joueur sans contrepartie. Comment critiquer Gregg Popovich et son Front Office alors qu’il n’a pas vraiment perdu DeMar DeRozan ? Il a transformé son joueur — qui avait manifestement envie de s’en aller — en Thaddeus Young, Al-Farouq Aminu, un premier tour de Draft et deux seconds. Le sign-and-trade minimise les départs et permet aux GM de perdre leurs agents libres sans regrets, puisqu’ils y trouvent leur compte.

Est-il plus important de construire intelligemment son roster sur le long terme, au risque de voir partir certains talents, ou faut-il signer un maximum de joueurs performants pour disposer de flexibilité ? La ligue semble pencher vers la seconde proposition lorsqu’ l’on voit le travail effectué par Travis Schlenk à Atlanta ou Tim Connelly à Denver.

Actuellement, la situation des Hawks est très intéressante. On y trouve les deux composantes essentielles d’une future grande équipe : une superstar et une flopée de contrats intéressants et transférables. Autour de Trae Young, ce ne sont pas moins de sept joueurs qui disposent d’un contrat entre 7 et 25 millions la saison. Des atouts parfaits à accumuler pour aller chercher un joueur superstar dans un transfert ou sign-and-trade.

Ainsi le but n’est plus vraiment de prévoir une prochaine Free Agency, même si cela peut toujours être utile. Mais les équipes ont tout intérêt à accumuler les assets pour se montrer agressif sur des potentielles opportunités futures (Beal, Towns, Lillard…).

Alors que les GM disposaient à une époque du plein contrôle de leur équipe, ils doivent désormais composer en fonction des envies des stars. Photo : Dale Zanine / USA TODAY Sports

Pour les plus petits marchés, la situation est plus difficile que jamais. Une bonne gestion du salary cap leur permettait auparavant de signer les gros Free Agent, car ils étaient les seuls à pouvoir absorber de tels salaires. Les marchés peu attirants ont toujours dû surpayer certains joueurs pour s’en offrir les services, l’équilibre était ainsi fait. L’an dernier, Gordon Hayward en était l’exemple parfait, avec un contrat aux Hornets qui avait surpris beaucoup de monde.

Malheureusement, on voit depuis peu un inversement de la tendance avec des petits marchés qui ne parviennent plus à attirer de gros joueurs en raison d’un champ des possibles élargis. Souvent, les stars sont en mesure de contrôler leur destination.

Parfois, la ville devient plus importante que le projet sportif ou les capacités financières. New York et Los Angeles sont en effet des marchés extrêmement attractifs, qui présentent de nombreuses opportunités extra-sportives. Après avoir pris un maximum d’argent dans ces petits marchés, on voit de plus en plus de stars décider de partir après avoir trouvé un arrangement avec leur franchise, le fameux « buy out ». Blake Griffin, LaMarcus Aldridge et Andre Drummond ont respectivement remercié Detroit, San Antonio et Cleveland avec des contrats massifs en poche pour rejoindre LA et New York.

La conséquence directe de cette prise de décision est la rupture de la dimension cyclique de la NBA. Les grandes stars sont rarement disponibles, puisqu’elles sont plutôt transférées où bon leur semble. Les petits marchés se retrouvent ainsi dans l’incapacité de se reconstruire sur le moyen terme. Les joueurs majeurs ne montrent en effet que peu d’intérêt envers leurs projets, tandis que les stars les délaissent peu à peu, malgré l’argent disponible.

Zion Williamson, qui s’impatiente devant les appels de phares des gros marchés. Portland et l’incapacité de construire une équipe compétitive autour de Lillard. Orlando, qui n’a jamais réussi à sortir du ventre mou depuis 10 ans, contrairement au son voisin et ses plages chaudes… Les exemples sont nombreux.

Les superteams des gros marchés, le futur inévitable de la ligue ? Photo : Jesse D. Garrabrant / NBAE

Tout porte à croire que la prise de pouvoir des joueurs pourrait devenir un sérieux problème pour la NBA — tant que l’on considère qu’elle n’en est pas déjà un. Évidemment, on ne peut que féliciter les athlètes de prendre leur carrière en main, loin de l’exploitation des franchises sur leurs joueurs qu’ont connue leurs prédécesseurs.

Malgré tout, la NBA doit également réfléchir à des solutions pour remédier au déséquilibre que cela représente entre chaque ville des États-Unis. La NBA a toujours trouvé son essence dans la disparité de ses talents et au relatif cycle de domination de chaque franchise. Que se passera-t-il lorsque New York, Miami ou Los Angeles continuera de dominer année après année, au prix de la compétitivité de la ligue ?

Photo : Charles Rex Arbogast / AP Photo

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