Dans l’Utah, le Jazz se joue fortissimo

par Nicolas Deroualle
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Alors que leur projet avance sur un rythme toujours plus entraînant, difficile d’ignorer la douce mélodie du Jazz. Le départ de Gordon Hayward en 2017 semble aujourd’hui bien loin. Le chef d’orchestre Quin Snyder a trouvé un nouveau soliste en la personne de Donovan Mitchell. Lui et ses brillants musiciens forment aujourd’hui l’un des groupes les plus talentueux de toute la ligue. Utah a désormais atteint un tout autre niveau et se permet de rêver de titre.

2020-21 : Le début des chose sérieuses

Utah sortait d’un exercice 2019-20 en dent de scie, marqué par les scandales médiatiques et une élimination en Playoffs difficile à avaler. L’exercice a d’abord pris une étrange tournure le 12 mars, lors de leur fameux match annulé face au Thunder, première cause de la mise en pause de la saison. Par la suite, même cette période d’arrêt s’est révélée éprouvante pour Utah, au cœur des rumeurs. Tous les médias parlaient alors de la mésentente entre Rudy Gobert et Donovan Mitchell, supposée déchirer l’équipe.

Toutefois, une fois réuni dans la bulle, le Jazz a montré un visage inattendu. Dans une série épique face aux Nuggets, Donovan Mitchell a pris une toute nouvelle dimension. Après sept matchs de récital offensif, avec 36,3 points de moyenne à 52,9 % au tir, dont 51,6 % à trois points, le jeune arrière a malheureusement fini par s’incliner dans son duel historique face à Jamal Murray. Les bras écartés au sol sur la ligne médiane après avoir tout donné, Mitchell était peut-être le perdant de la soirée, mais il avait remporté l’admiration de toute la ligue.

Le Jazz aborde ainsi la saison 2020-21 avec un groupe qui se connaît bien, un double défenseur de l’année et une superstar revancharde. Le groupe de Snyder trouve immédiatement ses marques. Mike Conley enfin en forme, la défense reste la spécialité de la maison. Mais de l’autre côté du terrain, une nouvelle identité de jeu naît : Utah devient une équipe de tireurs.

Quin Snyder a immédiatement adopté Donovan Mitchell, très vite devenu le visage de l’équipe. Photo : Scott G Winterton / Deseret News


À la mi-saison, le Jazz affiche un bilan de 27 victoires pour seulement 9 défaites, avec une magnifique série de 19 victoires en 20 matchs. Les hommes de Snyder ne faiblissent pas après le All-Star weekend. Ils continuent d’enchaîner les victoires pour finalement terminer la saison avec 52 victoires pour 20 défaites et, par conséquent, la première place de la Conférence. Avec une confiance à son maximum, Utah peut aborder les Playoffs sereinement.

Le Jazz coche des cases pendant la saison, et avec la manière ! Mitchell s’affirme parmi les meilleurs arrières de la ligue avec 26,4 points de moyenne. Jordan Clarkson se révèle être la pièce manquante du jeu offensif de l’équipe, et se présente comme logique favori pour le titre de sixième homme de l’année. Il en va de même pour Gobert, patron de défense, élu défenseur de l’année sans trop de surprise. Plus inattendu, la franchise glane le record de tirs à trois points rentrés par match sur une saison.

Au premier tour des Playoffs, Utah affronte les Grizzlies et se laissent surprendre par Ja Morant dans le premier match. Très vite, ils remettent les pendules à l’heure et gagnent les quatre matchs suivants en imposant leur basketball.

La demi-finale de Conférence les oppose aux Clippers. Tout se passe pour le mieux lors des deux premiers matchs, qui aboutissent à autant de victoires pour le Jazz. Mais les Clippers ne craquent pas et reviennent dans la série pour égaliser à 2-2. Malgré la perte de Kawhi Leonard après le Game 4, Utah ne gagne plus un match dans la série et s’incline 4-2 face à Los Angeles.

Forcément déçu par ce résultat, le Jazz se questionne sur sa philosophie offensive et la nécessité d’apporter du talent en sortie de banc derrière Clarkson. 

Intersaison : Un recrutement sur mesure

ArrivésDéparts
Eric PaschallDerrick Favors
Rudy GayErsan Ilyasova
Hassan WhitesideGeorges Niang
Jared ButlerMatt Thomas
Juwan Morgan
Jarrell Brantley

Malgré un jeu spectaculaire tout au long de la saison, porté par Mitchell, le manque de diversité offensive du Jazz a montré ses limites lors de la série face à Los Angeles. À partir du moment où les tirs extérieurs ne sont plus rentrés, Utah s’est retrouvé en grande difficulté. C’est donc sur cette problématique que le Front Office décide de se pencher pendant l’été.

Bien entendu, après une telle saison régulière, il est hors de question de faire exploser le groupe et ses pièces maîtresses. On conserve évidemment Mitchell, Conley, Gobert, Clarkson, Bogdanovic, Ingles et même Royce O’Neal, tous sous contrat. Donc, à l’issue de cette intersaison, peu de changement pour les mormons, mais l’ajout de joueurs intéressants qui s’adapteront au système de jeu proposé par Snyder.

Le Jazz avait pour objectif de conserver son groupe, c’est mission réussie. Photo : Melissa Majchrzak / NBAE via Getty Images

Dans un premier temps, le Jazz recrute un deuxième Rudy en la personne de Rudy Gay, 35 ans, en provenance de San Antonio. Un élément intéressant avec ses 38 % à trois points la saison dernière. Ils mettent également la main sur Hassan Whiteside. Le transfuge de Sacramento jouera le rôle de back-up pour Gobert, il apportera son physique et tentera de se relancer comme force défensive dans la raquette du Jazz. Whiteside remplace Favors, qui a fait ses valises pour le Thunder — une question de moyens. On note également les départs de Ilyasova, Niang et Matt Thomas.

Toujours dans l’esprit de renforcer le secteur intérieur derrière Gobert, notamment sur le plan offensif, le Jazz signe Eric Paschall. Intérieur besogneux en provenance de Golden State, capable de belles choses en attaque, il s’était révélé particulièrement précieux pour les Warriors lors de la saison 2019-20. Depuis le banc, il aura l’occasion de briller par sa polyvalence. Il devrait notamment apporter de la création et de la défense, une belle amélioration par rapport à Juwan Morgan et Georges Niang.

Utah semble également avoir fait des affaires à la Draft, où la franchise a pu récupérer le Most Outstanding Player du Final Four de la NCAA. Talent unanime de premier tour, Jared Butler a finalement glissé jusqu’au 40e choix du Jazz à cause de problèmes de santé. Très bon créateur, investi en défense, il semble avoir trouvé le cadre idéal et pourrait s’épanouir dès cette saison dans la second unit.

Rudy Gobert, la clé de l’attaque du Jazz ?

Alors, certes, Utah disposait du 3e offensive rating (117,6) de la ligue la saison dernière. Mais le moins que l’on puisse dire c’est que la répartition des tirs est très inégale et que le tir extérieur est très largement favorisé au détriment du jeu intérieur. C’est même un doux euphémisme tant le Jazz se concentre sur la ligne à trois points.

Sur les 2971 tirs rentrés par l’équipe en 2020-21, 1205 d’entre eux ont été tirés derrière l’arc (40,5 %). Comme mentionné précédemment, le volume de shoot du Jazz à trois points est historique. Au contraire, le Jazz ne marquait que 43,6 points par match dans la raquette, la 4eplus faible moyenne et 37,4 % du total de l’équipe.

Cette spécialité offensive à l’extérieur a révélé ses limites lors de la série de playoffs face aux Clippers. Dès que Los Angeles a renforcé leur défense extérieure, le manque de variété offensive du Jazz et cette réticence à mettre le ballon à l’intérieur ont eu raison des hommes de Synder. Et qui se trouve pourtant à l’intérieur ? Rudy Gobert, bien sûr.

C’est justement le défenseur de l’année en titre qui pourrait être le facteur X de l’équipe cette année. Le pivot français de 2,18 m score en moyenne 14.3 points par match. Avec seulement 8,2 tentatives de tir en moyenne, cela lui donne un pourcentage très élevé de 67 %, mais cela révèle également un certain manque d’inclusion sur les séquences de jeu. Gobert ne rentre pas vraiment dans le schéma d’attaque de Snyder.

Rudy Gobert pourrait être la clé pour débloquer l’attaque du Jazz. Photo : Russell Isabella / USA Today Sports

Les stats parlent d’elles-mêmes : le Jazz est la 28e équipe du classement en termes de tirs tentés dans la restricted area avec seulement 22,7 tentatives. Encore plus parlant, l’équipe est dernière du classement en termes d’utilisation du post up avec seulement 1,9 %. Des données qui démontrent bien le manque de considération du jeu intérieur, et donc de Rudy Gobert en majorité. De plus, l’utilisation du Pick and roll joue elle aussi totalement en faveur des extérieurs, puisque c’est rôle du porteur qui est mis en avant et qui apporte en moyenne 24,5 points (1ers de la ligue).

Cela montre bien, ce qui est attendu des intérieurs par Snyder. Pourtant, nous l’avons vu, lorsque les tirs extérieurs ne rentrent pas, tout devient compliqué pour le Jazz. Il serait donc intéressant d’inclure davantage Gobert dans le schéma offensif, afin de varier les options. Le jeu dos au panier du français a clairement progressé. Il fait désormais partie des joueurs les plus physiques de la ligue.

Gobert peut jouer un rôle clé pour apporter un meilleur équilibre entre attaque intérieure et extérieure. On le sait capable proposer des solutions nouvelles et, surtout, efficaces à Snyder. Gobert a déjà prouvé sous l’égide de Snyder qu’il est capable de plus scorer, il a déjà atteint 15,9 points de moyenne et sa marge de progression en attaque est encore grande. 

D’autant que le pivot du Jazz shoote à un haut pourcentage et qu’il dispose d’un avantage de taille conséquent sur les pivots dans une NBA qui joue de plus en plus small ball. Il serait intéressant de le voir prendre des tirs de pivot « traditionnel », peu techniques, en jouant notamment sur son physique pour enfoncer son adversaire. Il manque peut-être cette diversité offensive au Jazz pour franchir un cap supplémentaire dans la construction d’une équipe toujours plus compétitive.

Vivre ou mourir avec le trois points

Si le système de Utah n’a que peu de considération pour le jeu intérieur, ce n’est pas vraiment par dédain. C’est avant tout parce que le Jazz dispose d’une belle équipe de canonniers. Quand ils se retrouvent derrière l’arc, il n’y a plus de limites.

Le Jazz a tout simplement battu le record du nombre de points rentrés en moyenne par match avec 16,7 tirs, soit une moyenne de 50,7 points par match (43,6 % du total). C’est avec cette philosophie et cette folie que le Jazz s’est hissé tout en haut de la conférence Ouest.

Sur les 2971 tirs rentrés par l’équipe en 2020-21, 1205 d’entre eux ont été tirés derrière l’arc (40,5 %).

Cette représentation est peu lisible, on vous l’accorde, mais elle montre bien à quel point cette volonté de tirer à trois points est ubuesque. L’intégralité de l’arc est couverte de vert et la zone à mi-distance est extrêmement pauvre en tirs tentés en comparaison. 

Plus lisible et facile à interpréter, cette shot chart montre non seulement cette volonté de tirer derrière l’arc, mais aussi l’incroyable efficacité de l’équipe à ce niveau-là. On note aussi un véritable manque de présence à mi-distance, notamment sur les zones proches de la ligne des trois points — ces tirs étant considérés comme les moins rentables dans la NBA moderne.

En tête de raquette, le Jazz ne prend que 46 tirs sur l’ensemble de la saison… Incroyable. En comparaison, les Suns en ont pris 176. Ce sont des données qui témoignent de l’ADN que s’est attribué le Jazz la saison dernière.

Cependant, la mode « live or die with the 3s » — le grand phénomène de la NBA moderne — n’est pas un modèle fonctionnel. Même une équipe comme les Warriors de 2016, qui prenait un nombre élevé de trois points, ne négligeait pas le jeu à mi-distance et dans la peinture. Il y aura sans doute une nécessité pour le Jazz de diversifier l’attaque la saison prochaine pour ne plus connaître la désillusion des Playoffs.

Mitchell, qui prend 8,7 tirs à trois points par match, est doté d’un excellent jeu à mi-distance. Mais il a tendance à privilégier les drives au cercle et les tirs derrière l’arc. Mike Conley, qui a aussi prouvé qu’il avait l’un des jeux à mi-distance les plus efficaces de la ligue, prend la moitié de ses tentatives de tirs (6,6) à trois points pour un pourcentage de 41 %. Il en va de même pour Clarkson, qui a carte blanche avec la second unit sur les tirs longue distance (8,8) pour un pourcentage de 34 %.

Cette obstination pour les trois points a montré ses limites en Playoffs. Lorsque les tirs derrière l’arc ne rentrent pas, il suffit de quelques possessions pour que le Jazz se laisse distancer. Le trois points est la grande force offensive de l’équipe, mais c’est une arme à double tranchant. Pour débloquer le compteur, il faut parfois tenter des tirs plus simples. Ce n’est pas pour rien que la plupart des franchises s’octroient la liberté d’avancer au-delà de la ligne en postseason.


Le recrutement de cette intersaison favorise une diversification de l’attaque, avec des joueurs capables d’attaquer le cercle et bon à mi-distance comme Rudy Gay. Il sera intéressant de voir ce que nous proposera le coach du Jazz cette saison pour résoudre les problèmes de la précédente.

Le potentiel 5 de départ :

  • MJ : Mike Conley
  • A : Donovan Mitchell
  • AI : Bogdan Bogdanovic
  • AF : Royce O’Neal
  • P : Rudy Gobert

Notre pronostic : 54-28 (3e)

Coach Snyder fera face à un challenge important cette année : celui de diversifier l’attaque, tout en conservant l’identité offensive de son équipe. À la tête du Jazz depuis maintenant 7 ans, Snyder est un formidable coach. Il a su imposer sa rigueur et son attrait pour la défense, mais aussi mettre en place une attaque efficace. Désormais, sera-t-il capable d’apporter une nouvelle dimension au jeu offensif du Jazz pour ne pas devenir trop prévisible ?

Il s’agit d’une saison déterminante dans le projet de Utah, qui vise aujourd’hui le titre. Ce collectif a déjà fait ses preuves en saison régulière, et il n’a pas démérité en Playoffs. Mais pour toutes les équipes, l’objectif est le même. Il ne peut y avoir qu’un seul gagnant. Le Jazz doit se montrer à la hauteur de ses ambitions.

Photo : Melissa Majchrzak / Getty Images

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