Jason Collins : une éclaircie arc-en-ciel en NBA

par Benjamin Moubeche
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Jason Collins (New Jersey Nets), premier joueur actif ouvertement homosexuel en NBA.

Le 29 avril 2013, le joueur NBA Jason Collins révélait son homosexualité dans le magazine Sports Illustrated. Il devenait ainsi le premier athlète masculin en activité à faire son coming-out dans un sport majeur américain. Encore aujourd’hui, l’homosexualité est considérée comme un sujet tabou dans le monde sportif. L’aveu de Jason Collins représentait à l’époque — et représente toujours — un véritable pas en avant pour la communauté LGBT et pour la NBA.

« Je suis un pivot NBA de 34 ans. Je suis noir. Et je suis gay », commençait alors l’article de Sports Illustrated. « Je n’avais pas l’ambition de devenir le premier athlète d’un sport majeur aux États-Unis à révéler mon homosexualité. Mais maintenant que c’est fait, je suis content d’ouvrir la conversation. »

29 avril 2013 — Ce n’est pas un lundi comme les autres pour Jason Collins. Le pivot des Celtics et des Wizards la saison passée s’apprête à changer de vie. Aux alentours de 6 h 30 (heure locale), il arrive chez son agent avec l’impression d’entrer dans une cellule de crise.

Pourtant, ce jour, Collins s’y est préparé. Il a passé le weekend à prévenir ses proches, sachant pertinemment à quoi s’attendre. Avec Arn Tellem, son agent, il s’apprête à faire face à la tempête. Il se souvient du conseil que Bill Clinton — ancien président et père Chelsea, son amie à l’Université de Stanford — lui a donné au téléphone : « Au moment où la situation semble écrasante, ferme les yeux, respire profondément… puis continue d’avancer ».

Il est 11 h 30, Collins et son agent surveillent la télévision lorsque la nouvelle fait les gros titres de l’émission SportsCenter, sur ESPN : « Maintenant, quelques nouvelles. Jason Collins, vétéran de la NBA, a annoncé qu’il était gay. Il devient le premier joueur de basketball masculin en activité, ou tout simplement le premier joueur masculin dans l’un des quatre sports majeurs (baseball, basketball, football américain et hockey sur glace, N.D.L.R.) à annoncer qu’il est gay. »

« Vivre dans le mensonge »

Les Nets du New Jersey récupèrent Jason Collins — sélectionné en 18e position — par un trade à la Draft de 2001. Le pivot joue un rôle important dans l’ascension des Nets vers leurs premières Finales en 2002. La saison suivante, il devient titulaire et retourne de nouveau en Finales. Il va en Playoffs chaque année avec son équipe avant d’être transféré à Memphis, puis dans le Minnesota en 2008. Fort défenseur, il rejoint les Hawks pour deux ans et, quand Atlanta affronte Orlando en postseason, il produit « la meilleure défense sur [Dwight Howard] de toute l’année » d’après le coach du Magic, Stan Van Gundy. En tant que joueur, Collins est connu pour son physique et sa dureté en défense.

En 2013, de nombreuses personnes, et parmi elles de multiples célébrités, ont réalisé leur coming-out. Dans le sport féminin, plusieurs athlètes de haut niveau l’ont aussi fait. Mais dans le domaine de Collins, le sport américain masculin, personne n’a encore montré la voie au cours de sa carrière.

Dans ce monde à la fois très fermé et très médiatisé, il est arrivé que des sportifs de haut niveau dévoilent leur orientation sexuelle, mais seulement une fois leur carrière terminée. Six ans auparavant, en 2007, John Amaechi — ancien joueur des Cavaliers, du Magic et du Jazz — a fait son coming-out. C’était quatre ans après sa retraite.

En 1990, l’Anglais Justin Fashanu avait été le premier footballeur de premier plan à entreprendre une telle démarche. Mais la suite de son histoire ne peut être que source de craintes. Constamment harcelé et discriminé, exclu de l’entraînement, accusé d’agression sexuelle aux États-Unis en 1998, il finissait par se donner la mort quelque temps après l’abandon des charges, faute de preuves. De quoi faire penser à Collins que le mensonge est la meilleure option pour sa carrière, mais aussi pour lui.

« Garder un tel secret m’a demandé beaucoup d’énergie. J’ai enduré des années de misère et fait beaucoup d’efforts pour vivre dans le mensonge. J’étais certain que mon monde s’écroulerait si quelqu’un était au courant. »

Avant 2011, personne ne sait que Collins est homosexuel. Pas même son frère jumeau, Jarron, qui est aussi passé par la NBA. Il vit dans une peur constante qui le pousse à mentir. Pendant longtemps, Collins fréquente des femmes pour protéger son secret. Il finit tout simplement par prétendre que sa petite amie vit dans une autre ville. Il veut préserver son image auprès de ses coéquipiers.

Collins prétend être quelqu’un qu’il n’est pas, et cela affecte sa façon de jouer. « Mon rôle dans une équipe de basketball était celui de défenseur, je devais être le joueur le plus physique de l’équipe. J’adore ce rôle. J’aime le contact. J’adore frapper », explique Collins. « Je suppose que j’ai mobilisé tout ce que je ressentais, tout ce stress, toute cette frustration de ne pas avoir vraiment vécu ma vie à ce moment-là et que je l’ai simplement utilisé sur le terrain comme carburant. »

Loin des parquets pendant le lockout de 2011, il profite de ce temps de pause pour se remettre en question.

Photo : Bruce Bennett/Getty Images

En 2012, le pivot signe un nouveau contrat avec les Celtics. Symbole de changement, il choisit le numéro 98 ; une référence à Matthew Shepard, un étudiant gay assassiné en 1998. Pour la première fois de sa carrière, il dévoile une once de sa véritable identité, avec laquelle il se sent personnellement de plus en plus à l’aise.

En NBA, les numéros supérieurs à 55 sont rarement portés, et ce pour faciliter le travail des arbitres, qui doivent annoncer le numéro du joueur avec les doigts à chaque faute. Un détail qui permet à Collins de justifier son choix par un mensonge — un de plus. « Je me souviens avoir dit que c’était parce que j’aimais faire beaucoup de fautes — ce qui est vrai — et que je voulais importuner les arbitres », raconte-t-il.

Avec les Celtics, Collins est dans son élément. Mais le 21 février 2013, lui et Leandro Barbosa sont envoyés à Washington en échange de Jordan Crawford. C’est pendant cette deuxième partie de la saison qu’il entreprend de changer les choses.

Il passe un coup de téléphone à John Amaechi, qui a fait son coming-out en 2007, pour discuter de son choix. L’ancien joueur le met en garde : « Ils vont t’appeler “l’athlète gay”. Mentalement, es-tu prêt pour ça ? »

La réponse est « oui ». Collins est prêt.

« The Gay Athlete »

Tout de suite, Collins contacte son agent. Arn Tellem lui suggère de passer par la presse écrite, en faisant une annonce dans le New York Times ou dans Sports Illustrated. Séduit à l’idée de poser ses propres mots sur le papier, l’athlète choisit le célèbre magazine de sports. Dès la fin de la saison, il monte dans un avion pour Los Angeles, où il sera interviewé.

Sur le papier, les mots de Collins sont forts : « Je suis un pivot NBA de 34 ans. Je suis noir. Et je suis gay ». Sur la couverture, il pose au naturel. La une est simple, mais évocatrice : « The Gay Athlete».

Photo : Kwaku Alston/Sports Illustrated

Ça y est. Jason Collins est enfin lui-même. Bien évidemment, tout le monde n’accepte pas sa véritable identité. Certains décrivent son « mode de vie » comme « immoral ». Mais le joueur reçoit surtout de nombreux soutiens. Le soir même, au téléphone, mais aussi publiquement.

Dans une conférence de presse à la Maison-Blanche, Barack Obama assure qu’il « n’aurait pas pu être plus fier » de ce « formidable jeune homme ». Après l’avoir aidé, Bill Clinton réitère publiquement son soutien : « L’annonce de Jason aujourd’hui est un moment important pour le sport professionnel et l’histoire de la Fédération LGBT », déclare-t-il alors.

En NBA, les Wizards — avec lesquels il a joué pendant quelques mois — réalisent un communiqué pour l’occasion : « Nous sommes extrêmement fiers de Jason et nous soutenons sa décision de vivre sa vie fièrement et ouvertement. Il a été un leader sur et hors du terrain ainsi qu’un coéquipier exceptionnel tout au long de sa carrière en NBA. Ces qualités continueront de le servir à la fois en tant que joueur et en tant que modèle. »

David Stern, commissioner de la NBA lui apporte son soutien, à l’instar de certains joueurs comme Baron Davis ou encore Kobe Bryant.

Mais en dépit de tous ces beaux mots, Collins fait face à un problème de taille. Free agent, ce joueur en fin de carrière, au centre d’un grand brassage médiatique, n’est pas certain de trouver un nouveau contrat. Malgré d’éminentes qualités défensives dans son prime, l’impact du pivot est faible. Avec les Wizards, il ne marque même plus un point par match en 9 minutes de jeu, pendant lesquelles il prend 1,3 rebond.

L’été passe et Collins ne trouve pas de contrat au début de la saison 2013-14. À la trade deadline, toujours rien. L’athlète de 34 ans pense être arrivé au terme de sa carrière.

Retour sur les parquets

Dans la baie de San Francisco, par une nuit froide et humide de février 2014, Jason Collins reste chez son frère — désormais membre du coaching staff des Warriors — jusqu’à une heure avancée. Tout arrive alors extrêmement vite. Il contacté par les Nets de Brooklyn, en déplacement pour affronter les Warriors, qui lui proposent un contrat de 10 jours. Quelques heures plus tard, il se rend à l’hôtel de l’équipe pour officialiser la signature.

Il passe un coup de fil à Robbie Rogers, joueur de football dans la Major League Soccer américaine qui a révélé son homosexualité peu de temps avant lui. Le 30 avril 2013, au lendemain du coming-out de Collins, Rogers participait à l’entraînement du Galaxy de Los Angeles comme invité spécial. L’athlète avait été transféré en Angleterre en 2012 pour jouer en deuxième division et prévoyait de prendre sa retraite. Le 24 mai 2013, il intégrait officiellement l’effectif du Galaxy. Collins l’interroge alors sur son expérience sur le terrain en tant qu’athlète gay.

Le pivot sait que les choses ont évolué, qu’il n’est pas dans la même situation que Fashanu en 1990. « 2013 est plus propice que 2003 pour faire son coming-out », explique-t-il. « Le climat a changé. L’opinion publique a changé ». En se présentant aux membres du collectif des Nets le lendemain, Collins peut dire la vérité pour la première fois de sa vie. Il retrouve aussi son ancien coéquipier, Jason Kidd, devenu coach à Brooklyn.

Photo : Alex Goodlett/Getty Images

Dans l’avion des Nets, Kevin Garnett s’assoit en face de Collins. « Je me souviens avoir mis mes écouteurs, et Kevin m’a tapé sur le bras. », raconte le joueur. « Et il me dit quelque chose comme “Hey, je veux juste que tu saches à quel point je suis fier et à quel point ce moment est important pour toi, mais aussi pour beaucoup de gens.” »

Arrivé au Staples Center de Los Angeles, moins de 24 heures après sa signature, Collins joue 11 minutes face aux Lakers. Il devient ainsi le premier athlète masculin ouvertement gay à jouer dans l’une des quatre ligues majeures américaines. Un moment historique.

Les Nets signent le pivot pour le reste de la saison, un dernier baroud d’honneur. À la fin de l’exercice, Jason Collins tire sa révérence à 35 ans, après 13 longues années en NBA.

De joueur à ambassadeur

Aujourd’hui, Jason Collins est ambassadeur pour NBA Cares et peut vivre sa vie au grand jour. Plus de sept ans après sa révélation, il est encore l’un des rares athlètes professionnels américains à avoir réalisé leur coming-out en cours de carrière. En 2014, Michael Sam des Rams de Saint-Louis est devenu le premier athlète ouvertement gay drafté en NFL. En 2015, David Denson jouait pour les Brewers de Milwaukee en MLB lorsqu’il a révélé son orientation sexuelle. Mais en NBA ? Néant.

« Je suis un peu surpris de ne pas avoir vu d’autres joueurs NBA annoncer leur homosexualité au grand public », confie Collins. « Je sais qu’ils existent, qu’ils sont là. Mais certains, pour je ne sais quelle raison, choisissent de faire leur vie en privé et c’est quelque chose que je comprends. »

En attendant, l’ancien joueur travaille à ce que la NBA soit un milieu inclusif pour les athlètes de toute orientation sexuelle. « Il nous incombe à nous tous de continuer de créer un environnement favorable à l’acceptation », ajoute-t-il, alors que la NBA soutient de plus en plus activement la communauté LGBT.

En 2013, il fait partie des premiers athlètes intronisés National Gay and Lesbian Sports Hall of Fame. En 2014, Jason Collins est en couverture du Time Magazine’s sur les « 100 personnes les plus influentes au monde ».

La déclaration de Jason Collins ne l’a pas seulement libéré d’un poids, elle a aussi incité beaucoup d’autres à sortir de l’ombre. De nombreuses personnes contactent l’athlète pour lui expliquer qu’ils ont trouvé le courage de faire leur coming-out dans ses mots et dans son histoire. En NBA, ce que ce joueur a réalisé est encore unique aujourd’hui : il a ouvert la voie. Jason Collins est un pionnier et un symbole.

Illustration : Adrien PMMP

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